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Résumé Philipe SOULIER

De l’illimité à l’infini L’interprétation néoplatonicienne de l’ἄπειρον selon le Commentaire de Simplicius à la Physique d’Aristote (livre III, ch. 4-8)

Comment penser la présence de l’infini dans la phénoménalité du monde fini ? Comment articuler l’affirmation de la finitude du monde et celle de l’infinie puissance de son principe en dehors de toute cosmogonie créationniste ? Le Commentaire de Simplicius à la Physique d’Aristote (livre III, chapitres 4 à 8) offre une réponse à ces questions. Il montre comment l’étude du cosmos sublunaire tel qu’il est appréhendé dans l’expérience phénoménale permet d’y découvrir l’inscription d’une puissance d’un autre ordre ; il fait même de la reconnaissance de cette puissance une condition d’accès à l’intelligibilité du devenir.

Le coeur de cette thèse est constitué par la première traduction en langue française de ces soixante-sept pages du texte grec de Simplicius dans l’édition d’Hermann Diels [1]. Cette traduction, pourvue d’intertitres et annotée, est suivie d’un commentaire continu. Elle est précédée d’une introduction générale qui présente les lignes de force de la lecture de cette section du texte de la Physique par Simplicius, en montrant quels principes d’intelligibilité et quels noeuds problématiques organisent son exégèse.

Il s’est produit à la fin de l’Antiquité, entre Aristote et la philosophie moderne, une modification de la valeur accordée à l’ἄπειρον, modification que nous avons résumée dans la formule « de l’illimité à l’infini ». Toutefois, il ne s’est pas alors agi de la simple substitution d’un concept à un autre, mais plutôt d’une redistribution de rapports entre des niveaux de signification déjà présents dans le concept aristotélicien. Cette redistribution a permis à celui-ci non seulement de conserver, mais même de déployer toute sa polysémie, conformément à la thèse du Stagirite selon laquelle l’ἄπειρον n’est pas un genre et se dit de multiples façons. Si le Commentaire de Simplicius est exemplaire, c’est précisément dans la mesure où il articule ces niveaux de signification en les référant à des degrés de réalité : la sémantique est indissociable de l’ontologie.

Notre recherche entrecroise la perspective diachronique et la perspective synchronique. D’une part, elle cherche à déterminer quelle position le texte de Simplicius occupe au sein de l’histoire philosophique des concepts et quelle contribution originale il a pu y apporter. De ce point de vue, on pourrait le situer comme une étape symptomatique dans le mouvement de transition qui, à partir d’un « illimité » négativement connoté dans la pensée grecque depuis Parménide, aura débouché par le relais de la philosophie médiévale sur l’idée moderne d’une infinité positive. Mais par ailleurs, le passage de « l’illimité » à « l’infini » désigne un mouvement interne à la démarche même de l’exégèse de Simplicius. Notre thèse, en effet, soutient que la critique aristotélicienne du faux infini engendré par la représentation est exploitée par Simplicius comme une préparation à la conception néoplatonicienne d’un infini positif existant au niveau de l’intelligible, où il est l’expression même de la puissance de l’Un. Pour Simplicius, par conséquent, cette critique, loin d’évacuer toute transcendance, remplit au contraire la fonction d’une propédeutique négative frayant à l’homme qui s’y exerce une voie privilégiée pour remonter à l’absoluité du Principe.

Simplicius est ainsi conduit à distinguer des types d’infinité en fonction de la structure processive du système néoplatonicien. Il mobilise quatre concepts de l’ἄπειρον nettement distincts. (1) Le faux infini, illusoire et imaginaire, engendré par la représentation comme une quantité impossible à parcourir. (2) Le procès à l’infini, quant à lui bien réel, de la division des grandeurs, de l’accroissement des nombres et de l’extension du temps. (3) L’illimitation de la matière, comprise comme une pure indétermination, qui donne à ce procès sa réalité. (4) La véritable infinité, transcendante, dont l’illimitation de la matière n’est que l’exténuation : la dyade indéterminée « pythagoricienne » ou le Grand-et-Petit des leçons de Platon Sur le Bien. Le point doctrinal central dans cette typologie est aux yeux de Simplicius la distinction entre le procès à l’infini, dont l’essence est un pur inachèvement (τὸ ἐπ’ ἄπειρον), et l’infini en acte donné tout à la fois (τὸ ἄπειρον). Sur le plan ontologique le plus sommaire, cette distinction correspond à celle du sensible et de l’intelligible, mais elle trouve un correspondant dans les différents niveaux de la réalité sensible elle-même.

Il pourrait sembler de prime abord qu’à travers l’exégèse des lemmes de la Physique, Simplicius se contente de commenter minutieusement le texte d’Aristote ; l’on pourrait alors croire qu’il réserve aux seuls excursus qui ponctuent son Commentaire l’exposé de la doctrine proprement néoplatonicienne. Mais s’il en était ainsi, le caractère digressif de ces exposés rendrait problématique, voire inintelligible leur articulation à l’exégèse proprement dite. Une lecture plus précise permet au contraire de reconnaître la profonde unité structurale de l’oeuvre. Le texte de Simplicius ne se présente pas comme un commentaire péripatéticien agrémenté d’intermèdes néoplatonisants : on a bel et bien affaire de bout en bout à un texte néoplatonicien. Le concept de l’ἄπειρον libéré au fil de l’exégèse cathartique du livre III est en effet réactivé aussi bien dans les Corollaires sur le lieu et sur le temps que dans la suite du Commentaire à la Physique, notamment dans celui au huitième livre, où il permet de qualifier l’éternité du premier moteur. Pour la clarté de l’exposé, néanmoins, nous avons choisi de rechercher en lui-même, afin de le mettre en lumière, l’horizon proprement néoplatonicien dans lequel s’inscrit le Commentaire, puisqu’il est inintelligible sans lui. Notre introduction, présentée dans le premier volume, comprend ainsi quatre sections principales, dont les trois premières sont consacrées à la doctrine et la quatrième à la méthode d’exégèse.

La première section interroge le contenu philosophique et la signification que Simplicius reconnaît au texte aristotélicien sur l’ἄπειρον. Alors que le Stagirite fait de la pensée (νόησις) l’instance d’actualisation de l’infini potentiel, l’interprétation de Simplicius, quant à elle, réduit cette νόησις à une simple « représentation » (ἐπίνοια) ou à une « imagination » (φαντασία). La critique de l’illimité imaginaire permet alors de dégager la place pour une ontologie positive de l’ἄπειρον, étagée selon les niveaux de la réalité. Nous analysons dans cette section les divers régimes d’opposition à l’intersection desquels se déploie l’exégèse de Simplicius : entre la réalité effective et la représentation imaginaire, entre le procès à l’infini et l’infinité simultanée, entre la puissance et l’acte, le temps et l’éternité, enfin entre la matière et la forme.

La deuxième section présente la doctrine néoplatonicienne orthodoxe de l’ἄπειρον, telle qu’elle est exposée par Proclus dans un développement majeur de son commentaire au Parménide [2]. Ce texte, dont nous proposons une traduction originale, expose très systématiquement les différents sens du concept d’infini, échelonnés selon une série dégressive allant de la puissance infinie de l’Un jusqu’à l’indétermination de la matière. L’analyse qui suit cette traduction situe les niveaux de l’ἄπειρον proclien qui intéressent Simplicius, d’abord dans la section considérée du Commentaire à la Physique, mais aussi dans la suite de l’exégèse. Nous montrons en particulier comment la thèse des deux sens du « toujours » exposée dans le Corollaire sur le temps s’appuie sur la distinction, élaborée dans le commentaire au sixième chapitre du livre III, entre l’illimité qui demeure et le procès à l’infini des choses ayant leur être dans le fait de devenir. Nous examinons comment Simplicius mobilise cette distinction pour exprimer son dissentiment aussi bien avec son maître Damascius qu’avec son adversaire Philopon. Ceci permet de comprendre dans quelle mesure le commentaire du livre III s’inscrit effectivement dans un horizon néoplatonicien.

Nous examinons ensuite la manière dont Simplicius fait intervenir l’infinité transcendante à travers l’interprétation de trois doctrines anciennes qui constituaient autant de cibles polémiques pour le Stagirite : les doctrines des Pythagoriciens, d’Anaxagore et de Platon. D’une part, l’appellation platonicienne pour l’ἄπειρον, le « Grand-et-Petit », est présentée comme exprimant un double sens, parce qu’elle fonctionne à deux niveaux : tantôt elle désigne la matière des corps sensibles, c’est-à-dire le Réceptacle du Timée, tantôt elle désigne la Dyade indéfinie « pythagoricienne » qui constitue, couplée avec l’Un, les principes des Idées. Le Commentaire réduit ainsi totalement la distance affirmée par Aristote entre la doctrine des Pythagoriciens et celle de Platon. D’autre part, la doctrine anaxagoréenne de la διακόσμησις est reconstruite à partir du concept néoplatonicien de la διάκρισις, la « distinction » qui caractérise la procession comme une émergence de la multiplicité à partir de l’Un. Cependant, la thèse du mélange universel attribuée à Anaxagore se heurte à une objection redoutable : si toute chose contient en elle une infinité de parties en lesquelles elle se distingue, le sensible n’est-il pas rendu ἀπειράκις ἄπειρον, « illimité un nombre illimité de fois » ? Simplicius répond à cette objection en montrant qu’au niveau sensible, l’union prend la forme de la σύμπνοια, la « conspiration » célébrée par un apho-risme pseudo-hippocratique. La distinction sensible n’est pas un morcellement à l’infini, dans la mesure où toute la procession reste une expression de l’Un.

La troisième section situe la thèse de Simplicius dans l’histoire des conceptions néoplatoniciennes de l’ἄπειρον de Plotin à Damascius. La doctrine dont Simplicius hérite, en effet, prend racine sinon chez Platon lui-même, du moins dans la réponse apportée par Plotin à une difficulté exégétique platonicienne, telle qu’elle est exposée et exploitée par Aristote. Mais Plotin ne se contente pas d’une opposition binaire entre un ἄπειρον négatif (l’indétermination de la matière) et un ἄπειρον positif (l’infinité transcendante de l’Un). Dans sa philosophie, une autre distinction joue un rôle prépondérant : celle qui oppose l’infinité de puissance à l’infinité quantitative. Ces deux régimes d’opposition ne se superposent pas et nous étudions la richesse des effets que produit leur conjonction au sein du système plotinien.

Nous interrogeons ensuite l’histoire du concept de dyade indéfinie, tel qu’il fut amalgamé par la tradition néoplatonicienne tardive à l’ἄπειρον du Philèbe de Platon. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous examinons comment, à partir d’une thèse dualiste issue de l’Ancienne Académie, certaines relectures médioplatoniciennes du pythagorisme ont fait triompher la présentation moniste qui dérive la dyade à partir du premier principe. Puis nous montrons comment Jamblique infléchit de façon décisive l’orientation du néoplatonisme en faisant de la dualité de la Limite et de l’Illimité (absente en tant que telle chez Plotin) l’origine de l’émergence de la multiplicité à partir de l’Un. Nous analysons alors, en traduisant certains textes du Commentaire de Syrianus à la Métaphysique, la manière dont celui-ci présente la diffusion des deux principes suprêmes à travers tous les êtres : selon lui, ces principes ont leurs analogues à tous les niveaux inférieurs de la réalité. Mais c’est en définitive dans la philosophie de Proclus que nous identifions la fondation spéculative la plus explicite de la transition entre le concept de l’ἄπειρον devenu traditionnel depuis la révolution parménidienne, à savoir l’illimitation présentée comme une déstructuration et comme une absence de forme, et le concept positif de l’ἀπειρία présentée comme une infinité de puissance. Le texte des Eléments de Théologie est à cet égard exemplaire, en particulier dans le renversement spectaculaire qu’opère la succession des propositions 149 et 150.

La quatrième section dégage, dans leurs caractéristiques principales, les modalités formelles selon lesquelles Simplicius commente et explicite le texte d’Aristote. Nous étudions la manière dont son exégèse met systématiquement en oeuvre un principe méthodologique typiquement néoplatonicien, celui de l’explication par le σκοπός, le « but » du traité commenté, et nous considérons les multiples effets herméneutiques engendrés par cette assignation du but. Nous examinons ensuite les médiations que constituent, dans la section sur l’ἄπειρον, les commentaires d’Alexandre d’Aphrodise et d’Eudème, ainsi que la paraphrase de Thémistius. Nous esquissons aussi une comparaison avec le commentaire de Philopon. Enfin, nous étudions la manière dont Simplicius procède à la reformulation logique du raisonnement d’Aristote en mobilisant notamment la méthode dialectique péripatéticienne.

Le second volume contient notre traduction. Elle est précédée d’un résumé analytique qui présente à la fois la construction générale de cette section du Commentaire et sa structure pour chaque lemme. L’appareil des notes au bas des pages de la traduction se limite aux explications ponctuelles indispensables, aux références des citations, à l’indication des passages parallèles dans la section traduite et aux remarques philologiques sur les leçons des manuscrits. En revanche, les explications plus développées sont réservées au métacommentaire qui suit. Ce dernier étudie le texte de Simplicius en proposant d’abord une analyse détaillée de sa structure pour chaque lemme, selon un découpage plus fin que dans le résumé initial. Cette analyse est accompagnée de notes complémentaires portant sur la terminologie employée, sur les interprétations alternatives ou sur les difficultés d’interprétation ainsi que sur les passages parallèles, tant dans l’ensemble du Commentaire à la Physique que dans les autres oeuvres de Simplicius ou chez les autres philosophes. L’accent est porté sur les références néoplatoniciennes susceptibles d’éclairer le texte traduit. Nous proposons enfin une bibliographie thématique et un index grec-français des termes employés par Simplicius.


[1] Simplicii in Aristotelis Physicorum Libros Quattuor Priores Commentaria, ed. H. Diels, Commentaria in Aris-totelem Graeca, vol. IX, Berlin, 1882, p. 451.10 – 517. 33.

[2] In Parmenidem, VI, col. 1118.7 -1124.37 Cousin (1118.6-1124.28 Steel).