LEM


Partenaires

CNRS
Logo tutelle Logo tutelle



Rechercher

Sur ce site

Sur le Web du CNRS


Accueil du site > Archives > Résumés de thèses et HDR > 2008 > Résumé BARTHET Bernard

Résumé BARTHET Bernard

Les thématiques ésotériques et les savoirs scientifiques et historiques dans les publications des jésuites en France et dans les Mémoires de Trévoux (1680- 1764). Problématiques et enjeux

L’objet de cette thèse est de rechercher et de comprendre la place des thématiques ésotériques dans la stratégie des jésuites pour accomplir, dans le contexte mouvementé de la France du tournant du XVIIIe siècle, leur mission pastorale de défense de la tradition catholique. Créée en 1540 pour conforter une doctrine catholique vivement contestée depuis la Réforme protestante, la Société de Jésus reçoit pour mission « d’aider les âmes » par la prédication, la confession et tout autres moyens. En France, la nouvelle Compagnie est confrontée, à partir des années 1680, aux évolutions mouvementées du nouveau contexte religieux et culturel suscité par Louis XIV. Concernant le premier domaine, l’aggravation des prétentions gallicanes vient perturber un temps le fonctionnement interne de l’Ordre jésuite dans le royaume, en particulier la communication avec sa hiérarchie romaine, tandis que la lutte contre le jansénisme provoque une immixtion de plus en plus contraignante des Parlements dans la vie de la Compagnie de Jésus, maintenant accusée d’agir contre la monarchie. L’action des "cours souveraines" finira par provoquer la proscription de la communauté religieuse en 1764, date qui fixe le terme de notre étude. En même temps, se met en place une main mise du pouvoir sur les cadres culturel et intellectuel. La création de plusieurs Académies contrôlées par le monarque (Inscriptions et Belles Lettres, Sciences, Architecture), s’accompagne du lancement de périodiques savants. Le Journal des Savants démarre ses publications la même année (Paris, 1665) que les Philosophical Transactions (Londres, 1665), précédant de quelques années les Acta eruditorum (Leipzig, 1682). En 1701, le roi prend une décision importante en faveur des jésuites : il leur confie la rédaction d’une nouvelle revue, les Mémoires pour l’Histoire des Sciences et des Beaux Arts (Mémoires ou Journal de Trévoux), dans le dessein de diffuser et d’expliquer la doctrine catholique face au jansénisme. A partir de 1704, les pères jésuites éditent également un Dictionnaire universel de françois et de latin (Dictionnaire de Trévoux), véritable guide de pensée catholique, qui vient compléter l’outil journalistique pour montrer l’universalité du catholicisme auprès du lectorat cultivé.

Dans cet environnement en pleine effervescence, le paysage intellectuel de la seconde moitié du XVIIe siècle est troublé par de nouvelles problématiques philosophiques et scientifiques, jugées inacceptables par l’Eglise, dans la mesure où elles menacent la construction théologique catholique. Trois d’entre elles retiennent spécialement l’attention des pères jésuites. Le caractère mécaniste de la pensée cartésienne viendrait, selon eux, réduire Dieu à un mécanicien privé de liberté créative, alors que les idées de Spinoza ne serait, toujours selon les pères, qu’une nouvelle manifestation du matérialisme et conduirait à saper les fondements de la religion chrétienne. Quant à Newton, sa prétention à mesurer les phénomènes observés à l’aide des mathématiques ruinerait tout simplement la logique d’Aristote. De surcroît, des notions comme l’attraction universelle, la matière, le vide, etc., sont propices à faire douter et, partant, à favoriser l’irréligion, ce qui, aux yeux des jésuites, n’est pas le propre de la pensée rationnelle, qui doit, au contraire, consolider les certitudes.

La stratégie de réponse choisie par les religieux va les amener à préciser un certain nombre de notions qui concernent non seulement les savoirs scientifique et historique, mais également des thématiques qui abordent plusieurs questions fondées sur la notion de « secret » et qui, à ce titre, relèvent du domaine « ésotérique ». Plutôt que d’affronter directement les idées adverses, les pères choisissent de s’immiscer dans les débats d’actualité qui leur paraissent appeler une mise au point. Mais désormais, la simple apologétique ne suffit plus, il faut convaincre, ce qui justifie le recours à la rhétorique. Le projet missionnaire de la Compagnie, qui se fonde sur la spiritualité enseignée par leur fondateur, Ignace de Loyola dans ses Exercices Spirituels, s’appuie largement sur l’enseignement assuré dans le cadre pédagogique du collège, méthodiquement planifié par la Ratio Studiorum de 1599, puis complétée par la Ratio docendi et discendi (père de Jouvancy, 1692). Ainsi, les Mémoires bénéficient de la structure du collège Louis-le-Grand et les membres de l’équipe de rédaction sont des enseignants. De plus, la Compagnie dédie un groupe d’enseignants à l’écriture en leur conférant un statut d’écrivains professionnels, les scriptores librorum. A chaque fois que la tradition catholique, telle qu’elle a été définie au concile de Trente, semble menacée, notamment à travers la contestation de l’oeuvre patristique, les rédacteurs des Mémoires, et les scriptores, lorsque le thème abordé est jugé suffisamment important pour justifier un développement théorique plus étoffé sous la forme d’un ouvrage, réagissent.

La première partie de notre travail, s’attache à l’analyse des trois discours rhétoriques qui traitent de la connaissance scientifique et de la science historique. Les jésuites conçoivent la science comme une connaissance dont la rigueur du processus démonstratif doit conduire à des certitudes. Au demeurant, la diffusion des idées de Newton présente une conception de la physique qui, selon les pères, se réduit à de simples jeux artificiels de l’esprit (la notion d’attraction, par exemple, est qualifiée d’« occulte »), ce qui éloigne cette discipline de la vision qu’ils défendent, à savoir la description des faits observés dans la nature créée par Dieu (rappelée par le père Regnault). Selon la voie tracée au XVIIe siècle par les pères Kircher et Schott, la physique a pour but de réaliser une description encyclopédique de la nature pour servir de preuve de la création divine. Les jésuites préfèrent, à l’instar du père Castel et de son clavecin oculaire, rechercher une pédagogie pour sensibiliser l’âme humaine à l’harmonie et, partant, à la révélation chrétienne. L’histoire est également investie par les pères au travers de deux thématiques. A la suite de l’annonce d’un projet éditorial du père Tournemine, un discours rhétorique s’intéresse aux fables léguées par la mythologie, en tant qu’elles jettent le discrédit sur le monde antique dans lequel on veut voir un réservoir de preuves pour conforter la révélation chrétienne et sa véracité. La lutte des pères et de leurs sympathisants contre l’idolâtrie et l’ignorance, se traduit par la présentation didactique de panthéons des faux dieux pour mieux les identifier (pères Rigord, Banier et Pomey). Enfin, face aux difficultés à faire coïncider les datations antiques avec la chronologie biblique, les jésuites construisent des tableaux synoptiques qui se heurtent à des difficultés tenant aux diverses traductions de la Bible, mais aussi à la sauvegarde de l’ancienneté absolue des Ecritures, qui est, en outre, aggravée par la découverte par les missionnaires de la grande ancienneté de l’histoire de la Chine (pères Couplet et Bouvet). Faute de trouver les réponses scientifiques attendues, surtout à la suite de la querelle déclanchée par la chronologie de Newton, les jésuites optent finalement pour une chronologie plus « naturelle », qui s’en tient à la certitude de la révélation.

Une seconde partie veut ensuite montrer que la stratégie des jésuites s’efforce en outre d’exploiter, de récupérer au gré des opportunités, un ensemble de thématiques aptes, selon eux, à dévoiler la révélation chrétienne enfouie comme un secret intérieur, un trésor à découvrir à l’aide de tous les outils disponibles. Par ce procédé, les pères pensent mieux contourner les difficultés rencontrées avec les positions scientifique et philosophique modernes. Ainsi, la « vaine » quête de la pierre philosophale des alchimistes est-elle dénoncée à travers la lutte contre l’héritage paracelsien et le mouvement rosicrucien, comme le produit d’une imagination incontrôlée, à laquelle il convient de substituer l’encadrement spirituel des exercices ignaciens. Pourtant, dans le même temps, le père Mourgues vante, par exemple, la tradition pythagoricienne en tant que maillon de la longue chaîne de pensée de la philosophia perennis, pour mieux justifier la théologie chrétienne en l’inscrivant dans le mouvement de la théologie antique. La kabbale est également redéfinie pour servir de technique d’interprétation du Yi-jing, qui vient d’être découvert en Chine (père Bouvet). Une kabbale que les pères conçoivent comme une science universelle incarnée par la mathesis leibnizienne. Et lorsqu’il s’agit de comprendre les phénomènes inexpliqués de la nature (magie naturelle), soit les phénomènes magnétiques (onguent d’arme, baguette divinatoire, poudre de sympathie), ni la métaphysique, ni la théorie corpusculaire (père Vallemont/ Le Lorrain) ne peuvent, selon les pères suppléer à l’absence de causes naturelles. Seule la théologie (père Ménestrier) peut tracer la limite entre magie naturelle et dérèglements démoniaques de l’ordre divin. Concernant les prophéties et les oracles, leur rôle dans le processus annonciateur de la révélation chrétienne est conforté par la défense de l’ancienneté des Ecritures effectuée par deux auteurs non jésuites mais qui adhèrent à la démarche des jésuites, le père (et futur évêque) Huet et l’abbé Beurrier, alors que les pères Baltus et Crasset rassemblent des arguments pour justifier les messages des Sibylles et des prophéties antiques. Enfin, les pères recourent massivement à plusieurs supports de communication fondés sur l’exploitation de la curiosité de l’époque pour les emblèmes. Le sens de la vue est particulièrement sollicité, dans la mesure où le regard peut établir un lien entre l’homme et Dieu. La lecture du livre d’emblèmes devient le moyen de dévoiler le texte grâce à l’image symbolique (père Ménestrier), à la manière des hiéroglyphes égyptiens. La vie des collèges est rythmée par la présence quasi-permanente de manifestations - le plus souvent ouvertes au public extérieur - qui font usage de multiples références symboliques : représentations théâtrales, soutenances de thèses, déchiffrages d’énigmes, etc. Témoin encore, la passion des jésuites pour l’explication des monnaies et médailles, dans l’espoir d’y trouver des preuves tangibles des temps anciens en faveur des origines chrétiennes.

Au demeurant, derrière ces exposés savants se cachent plusieurs enjeux examinés dans une troisième partie. La sauvegarde de la tradition catholique amène les jésuites à riposter aux attaques destinées à entamer la crédibilité du corpus patristique. Au début du XVIIIe siècle, des théologiens protestants (Souverain, Le Clerc, Bayle) accusent les Pères de l’Eglise de platonisme, l’archétype de la thématique ésotérique, selon les jésuites. Ces derniers organisent leur réponse en tentant de dénoncer les falsifications et les erreurs qui entacheraient les sources utilisées par leurs adversaires, tout en s’efforçant de démontrer le rejet du platonisme par les Pères de l’Eglise (pères Germon, Merlin, Baltus). De surcroît, la suspicion de platonisme ou, pire, de néoplatonisme - fallacieusement assimilé, selon Baltus, aux idées de Platon - qui pèse sur les Pères sème aussi le doute sur la doctrine de la Trinité. Le père Mourgues s’emploie à purifier le dogme trinitaire à l’aide d’une stricte analyse des Principes platoniciens et un rappel des sources utilisées par la tradition catholique, afin de montrer que les philosophes païens ont eu une connaissance « confuse » des principes chrétiens. De son côté, le père Despineul essaie d’opposer aux détracteurs de la Trinité l’exemple des Pythagoriciens dont les disciples ne faisaient, écrit-il, « nul usage de leur raison ». Un autre enjeu, fondamental, concerne la place de la nature dans le paysage intellectuel. La connaissance de la nature de plus en plus approfondie que permet la science autorise d’en dresser une description encyclopédique (abbé Pluche), apte à servir de seconde preuve de la révélation, aux côtés du récit biblique. Seules les « lumières de la nature » permettent de connaître Dieu. Toutefois, les découvertes scientifiques remettent en cause certaines théories, par exemple, la génération spontanée farouchement soutenue par les Trévousiens face à l’académicien Réaumur. Mais, remarquent les pères, peut-on déduire le bonheur authentique des progrès de la connaissance ? En investissant les phénomènes inexpliqués de la nature, les jésuites ont pris soin de séparer le domaine de la science de ce qui appartient à la science divine, la théologie. Seule la révélation chrétienne peut conduire au vrai bonheur, le bonheur spirituel, et il faut se garder des illusions de la théosophie protestante, tout autant que de la sagesse antique (pères Mourgues, Baltus et Croiset).

Au total, il apparaît que la stratégie jésuite de défense de la tradition catholique fait un grand usage de la polémique pour masquer une réelle difficulté à bâtir une doctrine cohérente face aux arguments contestataires. De surcroît, la démarche des pères révèle des positions intellectuelles qui ne manqueront pas de susciter des critiques après l’édit de proscription, notamment au sujet de la place attribuée à la logique aristotélicienne au détriment du développement de l’enseignement des sciences. Cela étant, le recours au support culturel de la lecture, la « science profonde », met en évidence, chez les pères, l’importance de l’éducation du regard (livres d’emblèmes) dans le processus qui place l’être humain sur le chemin vers la spiritualité, c’est à dire sur celui de la découverte du secret intérieur que constitue la révélation divine.